“On n’est pas là pour disparaître”…
La peinture de Juliette Lemontey comme le livre d’Olivia Ronsenthal, cité en titre du post, nous bousculent sur le problème de la mémoire malade ou simplement faillible, celle qui nous dérobe notre histoire et les visages familiers…
“Qui ne porte en lui des êtres sans visage, des êtres dont on convoque en vain le souvenir, dont nous échappent à jamais les traits, et jusqu’au regard ? Dans ce cas précis, le temps se joue inexorablement de notre mémoire, efface toute trace physique, et l’on a beau s’escrimer à ressusciter l’expression du faciès, un sourire, un froncement de sourcils, rien ne vient hormis quelques détails anodins, surgis du néant pour mieux nous plonger dans l’hébétude”
Extrait du texte de Ludovic Duhamel sur la peinture de Juliette Lemontey
Beau substitut de Perche
“Les hommes se garderont, je le sais, de me rendre un si doux asile où ils n’ont pas voulu me laisser. Mais ils ne m’empêcheront pas du moins de m’y transporter chaque jour sur les ailes de l’imagination, et d’y goûter durant quelques heures le même plaisir que si j’y habitais encore. Ce que j’y ferais de plus doux serait d’y rêver à mon aise. En rêvant que j’y suis, ne fais-je pas la même chose ? Je fais même plus ; à l’attrait d’une rêverie abstraite et monotone je joins des images charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappaient souvent à mes sens dans mes extases, et maintenant plus ma rêverie est profonde, plus elle me les peint vivement.”
(Les rêveries du promeneur solitaire, Rousseau)
Et puis le week-end, je peux toujours me promener à Sainghin ou à Cysoing…
Photos personnelles (Cysoing, Chemin de la Commanderie et Sainghin-en-Mélantois)
Dissolution des formes pour une sublime cosmique…
“IL” était peintre avant d’acheter un appareil-photo en 2006 et de devenir photographe à part entière : je le crois…
Il y a du Turner ou peut-être même du Nicolas de Staël dans ce “vacillement du monde dans la lumière”. C’est beaucoup mieux que deux heures dans un caisson à oxygène, n’est-ce pas Zoulika…
“Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche. La houle s’arrêtait, puis s’éloignait de nouveau, avec le soupir d’un dormeur dont le souffle va et vient sans qu’il en ait conscience. Peu à peu la barre noir de l’horizon s’éclaircit : on eût dit que la lie s’était déposée au fond d’une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. Tout au fond, le ciel lui aussi devint translucide comme si le bras d’une femme couchée sous l’horizon avait soulevé une lampe : des bandes de blanc, de jaune, de vert s’allongèrent sur le ciel comme les branches plates d’un éventail. Puis la femme invisible souleva plus haut sa lampe ; l’air enflammé parut se diviser en fibres rouges et jaunes, s’arracher à la verte surface dans une palpitation brûlante, comme les lueurs fumeuses au sommet des feux de joie. Peu à peu les fibres se fondirent en une seule masse incandescente ; la lourde couverture grise du ciel se souleva, se transmua en un million d’atomes bleu tendre. La surface de la mer devint lentement transparente ; les larges lignes noires disparurent presque sous ces ondulations et sous ces étincelles. Le bras qui tenait la lampe l’éleva sans hâte : une large flamme apparut enfin. Un disque de lumière brûla sur le rebord du ciel, et la mer tout autour ne fut plus qu’une seule coulée d’or.
(Les Vagues, Virginia Woolf)
Les adhérents de l’Ecole du Regard n’ont pas “les rétines grossières”
En voyant cet exercice sur les valeurs accroché aux murs de l’Atelier 2 jeudi dernier, je me suis dit que le pavillon de Fontenay aux Roses du personnage de Des Esseintes d’A Rebours de Joris Karl Huysmans aurait pu ressembler à ça…
Des Esseintes choisit de vivre en ermite car « en folies, en noces, il avait dévoré la majeure partie de son patrimoine ».
« Lassé de ces ostentations puériles et surannées, (…) il songeait simplement à se composer, pour son plaisir personnel et non plus pour l’étonnement des autres, un intérieur confortable et paré néanmoins d’une façon rare, à se façonner une installation curieuse et calme, appropriée aux besoins de sa solitude future ».
Une maison à Fontenay ferait l’affaire.
La décoration allait l’occuper un temps. Car pas question de laisser les choses au hasard. Le goût devait demeurer et s’inscrire dans les choix les plus anodins en apparence. « Ce qu’il voulait, c’était des couleurs dont l’expression s’affirmât aux lumières factices des lampes ; peu lui importait même qu’elles fussent, aux lueurs du jour, insipides ou rêches, car il ne vivait guère que la nuit ». Il fallait donc exclure le bleu qui « tire aux flambeaux sur un faux vert » mais aussi les diverses nuances du gris qui « se renfrognent encore et s’alourdissent », renoncer définitivement aux « saumons, aux maïs et aux roses dont les efféminations contrarieraient les pensées de
l’isolement ». Seul l’oranger pourrait satisfaire « la nature sensuelle d’un individu vraiment artiste », Des Esseintes se distinguant du « commun des hommes dont les grossières rétines ne perçoivent ni la cadence propre à chacune des couleurs, ni le charme mystérieux de leurs dégradations et de leurs nuances »…
“La vie dans les plis”
(Titre emprunté à Henri Michaux, Poésie/Gallimard)
Simon Hantaï a inventé le froissage repeint dans les années soixante… Le pliage de la toile libre puis son imprégnation de peinture produiront l’organisation de la surface du tableau. La série des “Panse” présentée au LAM de Villeneuve d’Ascq jusque fin mai, est “une démonstration d’une peinture qui ne représente rien d’autre qu’elle même”.
Pourtant, j’y vois “des gemmes de grenade, des rubis de paon, des agates et améthystes de dix mille aurores”… et
“Derrière les yeux, le mystère
D’où infiniment advient la beauté
D’où coule la source du songe
Bruissant entre rochers et feuillages”
Et j’aime ce “va et vient entre ce qui s’offre et ce qui se cherche”…
(François Cheng)
Exposition “Déplacer, Déplier, Découvrir” (Simon Hantaï, Martin Barré, Marc Devade, Jean Degottex, Michel Parmentier), La peinture en actes (1960-1999) au LAM du 03 mars au 27 mai 2012.
4 photos personnelles (prises en toute illégalité !) et autres photos trouvées via Google des oeuvres de Simon HantaÏ
Qu’il pleuve ou qu’il vente, “nous ne resterons pas enfermés”…
“…c’est étrange comme les forces refluent plus loin, encore plus loin jusque dans une crique asséchée. Assis seuls, nous semblons épuisés ; nos os peuvent tout juste entourer faiblement la pointe du chardon des dunes. Nous ne pouvons atteindre ce galet plus éloigné afin de le mouiller. C’est terminé, nous sommes finis… Mais… Attendez. Un élan nous traverse et à nouveau, nous nous levons, nous secouons une blanche crinière d’embruns, nous pilonnons le rivage. Nous ne resterons pas enfermés”
(Virginia Woolf, Les Vagues)
Des vagues de lectures refluent ici, sur France Inter (“Les grands romans de Virginia Woolf”)
Illustrations : Carnets de voyages de Marion Zylbermann
“Voyage au phare”
… de Penmarch (Finistère,29), sans Virginia mais avec Marion… Marion Zylbermann qui y habite entre deux voyages…
“Le vent se levait. Les vagues montraient cette nervosité qu’ont les vagues avant la tempête, telle une créature vivante, impatiente, se préparant aux coups de fouet”…
(Virginia Woolf, La Chambre de Jacob)
Vous pouvez aider Marion à financer les frais d’impression de son catalogue des dessins de pluie (format 21x15 cm) et le recevoir dès sa parution prévue à la mi-avril, en envoyant un chèque de 12,50 euros (catalogue + frais de port) à :
Marion Zylbermann
70 rue des Ecoles
29760 PENMARCH
Vous pouvez aussi commander le catalogue 2010 “Vagues et Ecumes” sous les mêmes conditions.
Revoir un ancien post sur Marion, ici…
“Je suis indolente, mes yeux sont vagues, vagues, vagues”…
C’est l’air du “blues indolent” de Jeanne Moreau qui me revient quand je regarde ces photos d’une certaine “Barbaralanza” trouvées par hasard sur Tumblr, là plus exactement.
Ou bien encore, une trace d’écriture d’Henri Michaux :
“On nage, on nage toujours jusqu’à ce qu’épuisé on échoue conscient sur le rivage, à demi dans le sable, à demi dans l’eau, cependant que vaguelettes allant et venant vous contournent et vous envahissent en gargouillant et que la masse des eaux souffle au loin, doucement, doucement comme des voix vaguement entendues, vaguement évoquées, on ne sait. (La mer des mamelles, Henri Michaux, 1946)…
A vrai dire, c’est vague, très vague comme sensation mais pas désagréable du tout…
“Le printemps par petites touches” par Laurence Amélie Schneider
Passage furtif du printemps et subit avant-goût d’été…
…”Je connais un talus où s’épanouit le thym sauvage, l’oreille d’ours et la violette inclinée. Il est couvert par un dais de chèvrefeuille vivace, d’églantiers et de roses musquées”…(Shakespeare, Songe d’une nuit d’été cité par Philippe Sollers Page 46 de “Discours Parfait”)
“Histoire d’éveil”
“…Le naïf espoir de leur épargner la souffrance et le mal. Je sais que nous ne modifierons pas les données de leur caractère, mais nous pourrons développer un certain nombre de réflexes : les encourager à aller de l’avant, en prenant les situations à l’endroit ; les disposer à l’émerveillement, à la reconnaissance ; les inviter à apprivoiser la solitude. Leur faire découvrir qu’ils sont aimés et qu’ils peuvent aimer, goûter la grâce et le pardon. Stimuler leur droiture comme leur curiosité intellectuelle, leurs dons artistiques… Vivre juste, vivre en plénitude plutôt que viser la “réussite” artificielle, le bonheur fuyant, relatif, ambigu”… (Colette NYS-MAZURE, Célébration du quotidien
page 85)
Peintures de Maria Jentoft sur Flickr